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Lettre d'un foetus à ses parents

À VOTRE SANTÉ!


« Chère maman, je sais que tu aimes faire la fête avec mon papa, je le goûte et le sens sans arrêt. Ça me donne la nausée et le hoquet. Mes petites mains deviennent toutes fébriles quand ton petit tuyau m’abreuve de ton espèce d’eau de vie. Les jours où tu ne peux m’alimenter, c’est encore pire, je deviens tellement assoiffé que j’exprime mon manque en te donnant de grands coups. Cette manifestation de moi te rend irritable, car tu n’es pas encore consciente que tu as la responsabilité d’une vie supplémentaire. J’ai bien failli me noyer le jour où je me suis frayé un chemin vers mon petit œuf. Depuis, je ne suis pas du tout certain d’être en sécurité dans ton ventre. Tu es souvent fâchée avec papa. Il lui arrive de t’envoyer valser très fort sans que je puisse me protéger. Vous êtes jeunes et libres de vivre votre vie, mais si vous vous doutiez un peu de ce que vous êtes en train de faire de ma vie, seriez-vous aussi enchantés par vos « soirs de scotch? » Je me demande si c’est ça la vraie vie, apprendre à boire avant de respirer. Dis-moi maman, les autres foetus aiment-ils autant la berceuse de Metallica? 


Maman, tu caresses ma présence mais tu n’écoutes pas le docteur quand il te demande de prendre soin de toi pour moi. Tous les deux, vous êtes heureux d’avoir fait un bébé, vous avez de quoi fêter! Mais j’aurais préféré que vous profitiez du fait que je vous suis précieux pour vous calmer un peu. Je suis dans ton ventre depuis un peu plus de vingt cinq semaines et j’ai mal depuis le tout début. Je m’endors inexorablement, trempé dans un liquide vert qui n’est plus du tout fortifiant, car son odeur infecte et son effet me font dériver. Ce soir, j’ai reçu un grand coup dans mon cœur. Depuis, son rythme trop lent me donne mal. C’est le mauvais moment pour sortir d’ici. C’est bien dommage que je n’aie pas plus de temps pour faire ma toilette personnelle. Tu viens de t’effondrer par terre. Ma pauvre maman, ton ivresse entretient ma détresse. Je dois quitter rapidement cette chaleur étouffante car le grand tourbillon rouge qui se déverse en toi me pousse vers la sortie de secours.


Me voici donc, je suis arrivé en modèle réduit, soit sept cent grammes de vin nouveau, de fumée et de sang contaminé. Levez vos verres à ma santé, je m’appelle Jérémy!


Un homme masqué a travaillé très fort à me mettre au monde pour vrai. Il a remplacé mon tuyau infecté par plusieurs autres qui sont devenus mes meilleurs copains; je pouvais compter sur leur assistance en tout temps pour respirer. Ce géant masqué a fait de grandes choses pour moi, il a réparé mon cœur et une bonne partie de mon anatomie. De plus, il a ordonné que ma dizaine de mamans en blanc changent ma boisson forte pour une drôle de potion opaque et sucrée. Il a eu l’amabilité d’aromatiser ce bon petit boire d’une goutte de mon ancienne eau de vie, jusqu’à ce que je préfère définitivement celle qu’il a choisi pour moi. Il a été le témoin souriant de ma première grande frustration. Sans préavis, il a changé mon Metallica pour son ami Pierrot! Plus question d’halluciner, vaut mieux fermer les yeux pour rêver! Mes idées noires seront dorénavant diffusées en rose et bleu.
Un jour, mon martien masqué a raconté combien mon liquide de flottaison a été nocif pour ma santé. Il a dit que je suis un SAF, un enfant touché par le syndrome d’alcoolisation fœtale. Lorsque papa et maman sont retournés faire la fête, mon géant vert m’a offert un billet pour un aller simple dans le monde merveilleux des services sociaux. Mes parents ont sans doute eu une bonne raison pour partir sans moi. Ils ne sont ni coupables ni capables d’aimer trop ou autrement. 


Neuf mois se sont écoulés dans ma pouponnière familiale. J’ai emmagasiné neuf livres de bons soins et de charme dévastateur. Mon martien sauveur est triste de ne pas pouvoir guérir tous mes voisins de berceaux. Il est confiant que je n’irai pas voir le petit Jésus tout de suite, à la condition qu’une dame cigogne de la DPJ me trouve une petite maison colorée d’amour. J’ai besoin d’une vraie famille pour m’apprendre à aimer mon « moi » miniature absolument craquant! 


Mon développement et ma santé sont compromis de façon irrévocable. J’ai de sérieux problèmes cardiaques et respiratoires. Plus tard, j’aurai des troubles de l’attention, de compréhension et de perception. Mes émotions et mes frustrations seront gérées avec difficulté. Je ne deviendrai jamais grand, même en m’étirant au maximum. Je n’atteindrai d’autre poids santé que celui de l’amour prescrit en dose maximale pour assurer ma survie.
Un seul couple a répondu à l’avis de recherche de parents patients pour prendre soin de moi. Cette famille a manifesté l’envie de s’engager réellement en remplaçant mon étiquette : « marchandise défectueuse » par un certificat de dépôt d’amour garanti à vie. Maman Do et papa B se sont portés acquéreurs du joli poids plume que la dame cigogne a déposé devant leur foyer. C’est avec eux qu’a commencé ma vie de château. Leur ravissante fille rêvait d’un petit frère et croyez-moi, je correspondais à tous ses critères de sélection! Cette créature de rêve m’a aidé sans relâche à enrichir mon vocabulaire en associant les mots avec des gestes simples comme : « ouvrir-robinet-eau-froide-quand-papa-prendre-douche » son intention était louable, elle espérait me voir devenir la vedette montante de « Peste Académie! »


Mon premier papa est décédé deux ans plus tard. Il m’a laissé en héritage, un petit gros frère qui a trempé lui aussi dans une histoire de fortifiant. Ma première maman voulait que j’enseigne mon savoir faire à mon petit gros frère. Je vous assure que Jasmin n’a jamais eu d’aussi bon professeur que son petit grand frère! Notre fameux SAF nous lègue une vitalité et une imagination débordante, donc, nous étions et sommes encore le clan parfait pour l’élaboration et la réalisation des pires plans d’amaigrissement pour parents patients. Nous comprenons que ça ne sert à rien d’être les meilleurs si nous n’avons pas de plaisir à le devenir! Un jour j’ai demandé : « Papa, pourquoi j’ai de grandes oreilles, un petit nez et une grande bouche? » Il m’a répondu : « c’est pour mieux grandir autrement mon enfant!... » Maman Do a modifié patiemment son langage, les consignes sont devenues des comptines, les lettres et les chiffres dansent dans le ciel en nous offrant le plaisir d’apprendre et comprendre lentement, avec nos différences. J’ai dix ans et mon pèse personne indique trente-cinq livres (16 kilos). J’en suis encore à la hauteur « trois pommes ». Mon petit frère n’est pas plus gros mais costaud car nous sommes littéralement gavés de soins, d’amour et de stimulation. 


Notre maman de corps nous a démontré sa plus grande preuve d’amour en demandant notre adoption légale par Dominique et Berthier. Au-delà d’un diagnostic, il y a nous; des enfants heureux qui rendons les autres heureux. Sans être parfaits, nous avons des qualités et des talents extraordinaires, coiffés avec des différences ordinaires. Maman Do nous accompagne dans l’espoir que d’autres familles soient visitées pas la dame cigogne de la DPJ. Pour ces familles aussi, une histoire de « cas » pourrait devenir une merveilleuse histoire d’amour! 


Maman Do vous encourage aux changements dans vos consommations d’alcool quand vous aurez envie de faire la fête ou de fabriquer de nouveaux bébés bien dodus avec l’étiquette « parfaite santé » accrochée au berceau. À votre santé!

©DOMINIQUE DUBÉ , texte présenté le 9 décembre 2004 lors de la 1ère Conférence Internationale francophone sur le SAF tenue par SAFERA à Québec 





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